De l'écho de la Mordorée

De l'écho de la Mordorée Setter Anglais

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"Cri de gueule"

CRI DE GUEULE #1 « Il a un excellent pedigree »

Il a un excellent pedigree.

C'est souvent la première chose qu'on lit. Parfois la seule. Une lignée bien remplie, des noms qui sonnent, des titres qui s'accumulent sur plusieurs générations. La fiche est propre. Les photos aussi — le reproducteur bien campé, l'œil vif, le port noble. Tout y est.

Sauf une chose.

Ce chien n'a jamais chassé.

Pas une matinée dans les vignes. Pas une heure dans le maquis. Pas un oiseau levé, pas un arrêt tenu sous pression, pas une journée de vrai travail dans des conditions réelles. Rien. L'éleveur non plus, d'ailleurs — mais ça, c'est une autre histoire.

On comprend bien sûr. Élever des chiens d'arrêt, c'est accessible à tout le monde. Il suffit d'un mâle, d'une femelle, d'un vétérinaire et d'une annonce en ligne. Le marché est là, la demande est forte, les prix grimpent. Pourquoi se compliquer la vie à aller traîner ses bottes dans la boue à cinq heures du matin ?

Le pedigree, lui, ne ment pas. Enfin — il ne ment pas sur ce qui est écrit dessus.

Ce qu'il ne dit pas, c'est si l'instinct tient encore. Si le nez est là. Si le mental suit quand le terrain devient difficile, quand le gibier se fait rare, quand la fatigue s'installe en fin de journée. Ces choses-là ne s'écrivent pas sur une fiche LOF. Elles se vérifient sur le terrain, saison après saison, dans des conditions qui ne pardonnent pas.


Chasser, c'est déjà bien. Mais ce n'est pas tout.

Un éleveur qui chasse avec ses chiens, c'est un bon début. C'est déjà beaucoup mieux que rien — et c'est plus rare qu'on ne le croit.

Mais chasser sur des faisans d'élevage lâchés la veille, sur des cailles d'un jour posées dans un champ rasé, sur du gibier qui n'a jamais appris à fuir, à se planquer, à tenir dans le vent — ce n'est pas tout à fait la même chose que de confronter ses chiens au gibier sauvage.

La bécasse qui remonte un vallon en silence. La perdrix rouge collée dans les pierres sous 35 degrés. La caille qui court avant de s'envoler, qui oblige le chien à ajuster, à se contrôler, à travailler avec sa tête autant qu'avec ses pattes. Ces gibiers-là ne pardonnent rien. Ils révèlent ce qu'un chien a vraiment dans le ventre — et ce qu'il n'a pas.

C'est sur ce gibier-là qu'un instinct se mesure vraiment. Pas dans tous les concours — certains, il faut le dire, sont d'une exigence redoutable : les épreuves en montagne, les concours bécasse, les sélections sur gibier naturel dans des terrains qui ne font pas de cadeau. Ces compétitions-là révèlent de vrais chiens, et les éleveurs qui y engagent leurs reproducteurs méritent le respect. Mais un concours en terrain préparé, sur du gibier lâché la veille, dans des conditions maîtrisées de bout en bout — c'est autre chose. C'est un exercice, pas une vérité. La vraie chasse, avec ses imprévus, ses silences, ses moments où le chien est seul face à l'oiseau et où personne ne peut l'aider : c'est là que tout se joue.

Un chien d'arrêt qui a été sélectionné — génération après génération — uniquement sur ces qualités-là, sans compromis, sans autre critère que la passion et l'efficacité sur le terrain : c'est une garantie que peu de papiers peuvent offrir.


Ce qu'un pedigree ne raconte pas.

Un chien d'arrêt qui n'a jamais chassé transmet ce qu'il a reçu. Ni plus, ni moins. Et si personne dans la chaîne n'a jamais vérifié ce qu'il y avait réellement à transmettre — on joue à la loterie avec plusieurs générations.

L'acheteur ne le sait pas forcément. Il voit la fiche, il voit les photos, il fait confiance. C'est normal. Il n'a pas les outils pour distinguer un élevage qui chasse ses reproducteurs sur gibier sauvage d'un élevage qui se contente de les photographier.

Alors il achète. Il attend. Il espère.

Parfois ça marche. Le hasard génétique est généreux, l'instinct ressort. Tant mieux.

Mais parfois non. Et la déception est à la hauteur de l'attente.


Il existe pourtant une question simple, que tout acheteur sérieux devrait poser avant de signer quoi que ce soit :

« Vous chassez avec vos reproducteurs ? Sur quel gibier ? Dans quels terrains ? »

La réponse — et surtout la façon dont elle vient — en dit souvent plus long que n'importe quel document.

Un éleveur qui chasse vraiment avec ses chiens, qui les sélectionne sur du gibier sauvage exigeant, qui ne fait reproduire que ceux qui ont démontré leur valeur sur le terrain année après année — cet éleveur-là n'a généralement pas besoin de grands discours pour présenter ses reproducteurs.

Les saisons parlent pour lui.

Bruno Bourges — Écho de la Mordoré 18/03/2026